Le Cirque des Sommets – ou comment transformer la montagne en parc d’attractions pour egos fortunés
Messieurs-dames les « conquérants » du canapé, approchez, approchez ! Pour la modique somme de 80 000 à 150 000 euros, vous aussi vous pourrez poser fièrement sur le toit du monde, selfie en main, oxygène en bouteille, sherpa-porteur en guise de béquille humaine, et certificat d’« exploit » tamponné par l’agence. L’Everest n’est plus une montagne : c’est une autoroute à péage, un Disneyland vertical, un tapis rouge pour influenceurs en doudoune à 3 000 balles.
Regardez-les défiler, ces files d’attente grotesques dans la zone de la mort : des centaines de zombies engoncés, attendant leur tour comme à la caisse du supermarché, pendant que le chrono de l’oxygène s’égrène et que le cerveau cuit à petit feu. Embouteillage au sommet du monde ! On meurt d’attente à 8 849 mètres, asphyxié par l’ego collectif. Onze cadavres en une saison, des sherpas qui trimballent des sacs-poubelle humains sur leur dos pendant quinze heures pour sauver une cliente qui n’aurait jamais dû être là… Et on appelle ça de l’alpinisme ?
Où est passé le renoncement ? L’humilité face à la paroi ? Le dialogue silencieux avec la roche et le vent ? À la place : des cordes fixes posées comme des rampes d’escalier, des échelles industrielles sur le Khumbu, des hélicos qui déposent le matos au camp 2, des tentes gonflables chauffées, des menus cinq étoiles au base camp. L’alpinisme pur, celui des Ghirardini qui s’enfonçaient seuls dans l’hiver des faces nord mythiques, celui des Hasegawa qui refusaient les raccourcis des trous du voleur, est devenu une antiquité ringarde, bonne pour les musées et les vieux grincheux.
Aujourd’hui, le sommet n’est plus une récompense : c’est un produit. On achète le ticket, on signe la décharge, on suit le guide comme un mouton GPS, et on rentre avec le trophée Instagram. Les sherpas ? De la main-d’œuvre jetable. Ils fixent les cordes, cassent la trace, portent les bouteilles, ramassent les excréments des clients, et meurent par dizaines pour que monsieur le PDG de la Silicon Valley puisse cocher « Everest » sur sa bucket list. Plus de 100 sherpas tués depuis un siècle, et on les remercie dans le générique du vlog YouTube.
Ce n’est plus de l’alpinisme, c’est du tourisme d’altitude industrialisé. Une usine à rêves préfabriqués, une machine à cash qui broie la montagne et les hommes pour produire du contenu. Les vrais alpinistes – ceux qui renoncent quand la montagne dit non, ceux qui dorment dans la glace sans oxygène, ceux qui grimpent pour le vertige et non pour le like – regardent ce cirque avec un mélange de dégoût et de pitié.
Fin du spectacle. Éteignez les caméras, rangez les drones, et redescendez. La montagne n’a pas besoin de votre business model.
(Et si vous voulez un vrai sommet, essayez donc la face nord des Jorasses en hiver, sans sponsor, sans sherpa, sans filet. On en reparle après.)

