Ghirardini contre la Bête 74
Apocalypse médiatique en haute montagne
« Et je vis monter de la vallée une bête immense, couverte de logos, parlant toutes les langues de la publicité, et nul ne pouvait vendre un récit sans porter sa marque. »
Il ne s’agit plus ici d’une simple dérive journalistique, mais d’une apocalypse alpine. Dans les années 1990, la montagne n’a pas seulement été non grimpée : elle a été réécrite. Les faits ont cédé la place aux récits escroqueries, les preuves aux promesses, et l’éthique à la survie économique. Ainsi surgit la Bête 74 — chiffre non pas mystique, mais comptable : pages de publicité, tirages, parts de marché.
Le monde d’avant : quand la parole suffisait
Autrefois, on croyait les alpinistes. Leur parole valait engagement, leur silence faisait foi. Ce pacte tacite reposait sur une chose fragile : l’honneur. Puis vint l’âge médiatique, et avec lui la tentation. Quand croire devient rentable, le doute devient dangereux.
La Bête 74
Elle ne grimpe pas, elle diffuse. Elle ne vérifie pas, elle amplifie. La Bête 74 se nourrit d’exploits invérifiables, de nuits sans témoins, de tempêtes commodes. Elle a plusieurs têtes : magazines, institutions, sponsors. Chacune se renvoie la responsabilité, pendant que le mensonge gagne de l’altitude.
Les trompettes de papier
À chaque numéro, une trompette sonne : solo, hivernal, sans oxygène, en 48 heures. Peu importe si la photo vient d’un autre évangile, peu importe si le sommet est hors champ. Le récit est pur, donc sacré. Qui ose douter est hérétique.
Les scribes et les gardiens du temple
Les scribes consignent. Les gardiens se taisent. Institutions d’élite, rédactions respectées, tous regardent la Bête passer. Certains savent, d’autres pressentent. Mais personne ne veut être celui qui renverse la table. L’apocalypse n’est jamais confortable.
Ghirardini : l’homme hors du Livre
Il n’entre pas dans le récit. Pas de slogan. Pas de produit dérivé. Des faits secs : hiver, solitude, preuves, répétabilité nulle. Alors il dérange. Dans un monde dominé par la Bête 74, celui qui n’est pas à son service devient suspect à éliminer.
Les morts sans récit
Pendant que la Bête prospère, des hommes montent, convaincus que « c’est passé ». Ils montent avec des illusions imprimées. La montagne, elle, ne lit pas. Elle tranche. Les morts n’ont pas droit à la une, car ils ne rapportent rien et sont vite oubliés.
Révélation finale
L’apocalypse n’est pas la fin du monde, mais la révélation. Les photos empruntées, les silences institutionnels, les rectifications tardives : tout est écrit. Encore faut-il vouloir lire.
Épilogue
La Bête 74 tombera, non sous les coups, mais sous le poids des faits. Car en montagne comme en journalisme, une vérité nue résiste mieux que mille récits sponsorisés.
Texte apocalyptique à usage critique. Toute ressemblance avec des mécanismes réels est pleinement assumée.
